Pour la première des Contes d'Hoffmann, deux rôles majeurs ont pris des arrêts maladie: Rolando Villazon (Hoffmann) remplacé par Janez Lotrič, et Patricia Petibon (Olympia) remplacée par Sumi Jo. Enorme déception donc en arrivant à Bastille, voire un peu de colère quand on a déboursé une somme non négligeable pour apprécier le brilliant ténor mexicain.
Le metteur en scène canadien Robert Carsen prend le parti de la mise en abîme: l'envers du décor, le théâtre dans le théâtre(1). Si j'ai eu un peu de mal sur le prologue et l'acte II, il faut avouer que la mise en scène des actes suivants m'a vraiment emballé. L'ouverture de l'acte de Giulietta (Acte IV) met somptueusement en valeur le rythme berçant de la barcarolle et ne peux laisser insensible: il y a eu quelques "oh" ébahis dans la salle, peut-être même le mien. Continuant à bouleverser la place des spectacteurs, des personnages, du décor et de la coulisse, Robert Carsen fait passer Dapertutto et Giuletta parmis le public(2). Ainsi, l'enchantement que réussit la mise en scène sur les trois derniers actes efface largement la méfance que l'on peut avoir sur les deux premiers.
Il faut aussi saluer la conduite d'orcheste énergique et inspirée de Marc Piollet. Dans cet opéra qui cherche à repousser les limites de la scène, Marc Piollet est un personnage à part entière. Quand on est dans les premiers rangs, on ne peut s'empêcher de le voir vivre "physiquement" ces Contes et même de l'entendre souffler dans les moments intenses.
Janez Lotrič prend donc le rôle d'Hoffmann au pied levé, après l'avoir interprêté dans cette même production en 2001 & 2002. J'aimerais bien savoir comment les professionnels de l'opéra réussissent ces prodiges de remplacements d'urgence. En tout cas, Janez Lotrič semblait totalement maîtriser l'oeuvre. J'aurais certes préféré une voix un peu plus enrobée, moins piquante sur les aigus... Voilà, je l'avoue, la voix de Rolando Villazon m'aurait été parfaite (pardieu, il va falloir que j'y retourne)! Je suis aussi resté sceptique après la prestation d'Olympia: la mise en scène m'a paru lourde et délaissant la beauté de "Les-Oi-seaux-dans-la-char-mille" pour ne mettre en avant que l'aspect burlesque (oseré-je dire "vulgoss'"?); j'avais en tête l'interprétation de Natalie Dessay qui me donne la chair de poule même dans le RER à 8h du mat', j'ai donc été un peu déçu.
La qualité des interprètes m'a fait découvrir les Contes d'Hoffmann sur un jour nouveau. Dans le rôle de la Muse et de Nicklausse, j'ai adoré la voix d'Ekaterina Gubanova. Franck Ferrari est impeccable dans le rôle sombre et puissant des méchants (Lindorf, Coppélius, Dr Miracle, Dapertutto). Mes deux plus grandes surprises ont été d'une part la redécouverte de l'acte d'Antonia grâce au timbre d'Annette Dasch, et d'autre part les morceaux à plusieurs voix dont le septuor de l'Acte IV (reprenant le thème de la Barcarolle) et "On est grand par l'amour, et plus grand par les pleurs" qui furent deux autres moments magiques.
(1) Sur les mises en abîme et sur le bouleversement des rôles:
- Le concept du décor pour le prologue (Acte I), c'est "pas de décor": on voit la scène nue dans toute sa profondeur jusqu'au panneau de contrôle électrique et aux coulisses. La scène se remplit par le passage du décor de l'opéra de Mozart que joue le personnage de Stella. L'occasion pour Robert Carsen de remettre une couche sur la mise en abyme (on voit sur la scène de Bastile passer une autre scène, celle de Stella) et sur "l'envers du décor" (le point de vue que l'on a de la scène de Stella est celui des coulisses).
- L'acte d'Olympia présente une double scène. A l'avant-scène, l'atelier du père d'Olympia... Une sorte de coulisse (que l'on ne devrait donc pas voir). A l'arrière derrière un voile transparent, la salle de réception.
- L'acte d'Antonia présente une scène séparée en deux horizontalement. Le bas reproduit la fosse d'orchestre et c'est là que se passe la majeure partie de l'acte. Les partitions sur les pupitres seraient "Don Giovanni" de Mozart, peut-être en allusion à la scène de Stella qui joue Mozart. Le bas de scène étant la fosse, la partie supérieure représente une scène de théâtre, rideau baissé.
- Enfin, L'acte de Giuletta (Acte IV) montre les fauteuils du public d'un théâtre: le point de vue du (vrai) public est donc celui de la (fausse) scène. C'est justement à cet acte que les personnages de Giuletta et Dapertutto évoluent parmi le public.
(2) Etant assis au premier rang, nous avons eu la joie d'avoir Giuletta s'assoir (bien qu'involontairement) sur nos genoux... Quelle coquine courtisane!
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